Les mains baladeuses de mon médecin

Une femme sage ne veut être l’ennemie de personne ; une femme sage refuse d’être la victime de quiconque. -Maya Angelou

Je remercie Julie Moulin, auteure (Jupe et Pantalon, Alma Editeur, 2016 et Domovoï, Alma Editeur, 2019) pour sa précieuse aide avec la révision de la traduction de ce texte, originalement écrit en anglais.

Un témoignage

C’est arrivé il y a plus de 10 ans. J’avais une infection des sinus et je me suis rendue à la Permanence Médicale de X, un dispensaire des années 70. Le seul avantage de l’endroit, c’est qu’il n’y a jamais trop de monde. Cela aurait dû être un avertissement.

Après quelques questions, le médecin m’a dirigé vers la table d’examen.

“C’est mon infection récurrente des sinus, j’aurais besoin d’antibiotiques,” lui ai-je dit.

“Enlevez votre chemisier,” a-t-il simplement répondu.

Il a placé son stéthoscope sur ma poitrine et a écouté mon cœur et mes poumons. Il a vérifié mes oreilles et ma gorge, a remis le stéthoscope autour de son cou. Au ralenti, il a ensuite posé ses mains sur mes seins, en empoignant un sein dans chaque main. Son geste n’a duré que quelques secondes. Je suis restée figée. Ou plutôt, je suis devenue une mouche, posée sur mon épaule gauche, pétrifiée, vide et essoufflée. Le médecin a cherché mes yeux et a braqué son regard. Un regard de défi ? D’insolence ? Avant de baisser la tête, j’ai enregistré son sourire triomphant.

“C’est en train d’arriver,” marmonna la mouche à mon oreille. Je suis restée injoignable.

Le médecin a retiré ses mains de mon corps et m’a dit que je pouvais me rhabiller. De retour à son bureau, il a rédigé une ordonnance pour des antibiotiques. Je ne me souviens d’aucun détail. L’ai-je remercié ? Probablement. Lui ai-je serré la main ? Y avait-il un tremblement dans ma voix quand je lui ai dit au revoir ?

Je suis rentrée chez moi à vélo, reprenant peu à peu mes esprits à chaque coup de pédales. « La liberté n’est rien d’autre que la distance entre le chasseur et sa proie », avais-je lu quelque part. Quand je suis entrée, Camille, ma fille aînée, alors âgée de 17 ans, était dans la cuisine. Je lui ai dit ce qui s’était passé.

“Maman ! Assis sur un lit d’examen, tu es à la bonne hauteur pour botter les couilles de ce connard !”

Contrairement à moi, Camille ne se laisserait pas berner par l’autorité du titre, “Dr”, ou l’emblème d’une blouse blanche. Elle verrait toujours le loup derrière l’agneau. Est-ce ma faiblese à me battre qui fait d’elle une femme si forte ?

« Attends, ce ‘docteur’ que t’as vu », me dit ma fille, « il est à la Permanence de X. ? Parce que c’est exactement la même chose qui est arrivée à mon amie Angela. »

C’est alors que je me suis enfin autorisée à ressentir de la rage. Lorsqu’il ne s’agit que de moi, je peux encore me détacher, devenir témoin de ma propre agression, au lieu de me reconnaître en victime, mais je ne resterai pas passive devant un médecin qui harcèle des mineurs.

Le lendemain, j’ai rassemblé le courage nécessaire pour appeler la clinique et demander à voir le directeur.

“Quelle est la raison du rendez-vous ?” demanda l’opératrice.

“Privé,” lui ai-je dit, espérant qu’elle n’en demande pas plus. Comme il est difficile de dénoncer. Toutes les autres options : nier, se blâmer, se laisser aller, ou se dire que ce n’était qu’un geste banal, semblent plus séduisantes. Je ne suis pas étonnée d’apprendre que moins de 25 % des victimes de harcèlement sexuel portent plainte.

Quelques jours plus tard, je suis reçue par le directeur de la clinique, un chirurgien d’une soixantaine d’années. D’une voix incertaine, je lui ai raconté ce qui s’était passé.

“Madame, n’est-il pas possible que vous ayez mal interprété son geste ? Vous voyez, ce docteur est un homme du sud. Dans ces cultures…”, a dit le directeur.

“Je suis une femme du sud,” l’interrompis-je, ma voix tremblante, « Je suis Colombienne. Je peux distinguer un geste chaleureux et affectueux d’un geste inapproprié.”

“C’est ennuyeux, continua-t-il, vous voyez, je vais bientôt prendre ma retraite. Le médecin que vous accusez d’un comportement inapproprié sera probablement mon successeur.”

Le directeur a promis de “prendre des mesures.” “Je vous assure, Madame, que le médecin sera désormais accompagné d’une infirmière dans la salle de consultation. Est-ce que cela vous convient ? me demanda-t-il, ou souhaitez-vous le rencontrer en face ? Porter plainte ?”

Comme il fallait s’y attendre, j’ai accepté la promesse de vigilance et je suis partie. J’avais fait ce qu’il fallait. Laisse tomber, je me suis dit, après tout, c’est mineur, n’est-ce pas ?

****

Dix ans plus tard, en septembre 2019, je suis dans la cuisine avec Lucie, une amie de ma fille cadette Chloé, 21 ans. Lucie a un rhume depuis un moment. Je lui demande comment elle va.

“Eh bien, j’ai fini par prendre des antibiotiques pour un rhume”, dit-elle. Et puis elle se tait, elle a l’air gênée. “Quelque chose d’inconfortable m’est arrivé… Je suis allé à la Permanence de X….”

La seule mention de cette clinique à côté du mot « inconfortable » m’arrête net. Je m’écarte de l’évier de la cuisine, le cœur battant. Ma fille, qui est au courant de mon incident, me regarde.

“Que s’est-il passé ?” Je demande à Lucie et ça ressemble à un ordre.

“Le médecin que j’ai vu était… étrange.” dit-elle. Comme nous manquons de mots.

“Je portais une robe d’été légère”, commence Lucie, sa voix semble tamisée, embarrassée. “Il a dit qu’il ne pouvait pas entendre mon cœur à travers le tissu, pourtant il était vraiment fin,” insiste-t-elle. Lucie regarde ma fille, me regarde, elle semble nous demander confirmation. “Ai-je mal interprété ?” On dirait qu’elle demande.

“Il m’a dit d’enlever ma robe. Je l’ai tirée sur ma tête en la tenant sur le haut de mon corps. Il m’a ausculté le dos, puis il a défait mon soutien-gorge… Je ne m’y attendais pas. Il ne m’a même pas dit qu’il allait le faire… était-ce nécessaire ? interroge-t-elle.

***

Deux jours plus tard, je suis à la réception de cette clinique où je ne me suis pas rendue depuis des années. Je suis déterminée à savoir si c’était le même médecin. Je veux connaître le nom de mon médecin. Celui du docteur qu’a vu Lucie je le connais. J’invente une histoire comme quoi j’avais consulté en 2009, ou 2008, un médecin qui m’avait traitée avec succès pour une allergie…je dis que je voudrais qu’il reçoive ma fille… bla, bla, bla, bla. Pendant que je parle, je me demande si la réceptionniste sent le mensonge. C’est une femme douce et aimable, la cinquantaine tardive.

“Nous avons systématisé tous les dossiers après l’inondation, dit-elle. Si je ne vous trouve pas dans notre base de données électroniques, j’irai au sous-sol chercher les dossiers papiers.”

Elle trouve mes dossiers sur le PC, mais la seule entrée dans mon dossier médical date de 2013. Elle me rappelle que j’étais revenue pour une radio de la cheville. J’avais totalement oublié. La femme va chercher les dossiers papiers ; ils ne remontent pas plus loin.

Les cartes de visite des médecins actuels sont sur une table, à la réception. Je prends celle du médecin de Lucie et je demande à la réceptionniste si le Dr X travaille ici depuis longtemps.

« Le Dr X n’est avec nous que depuis deux ou trois ans », me répond-t-elle.

Ce n’est donc pas le même médecin. Est-ce une bonne nouvelle ? Non. Cela indique simplement que le Dr X n’est pas le seul médecin vicieux à fréquenter ou à avoir fréquenté cet établissement.

Je quitte la clinique avec un sentiment d’échec : je ne connais toujours pas le nom du médecin qui m’a agressée. Je me demande si la réceptionniste est au courant de ces pratiques. Elle accepterait peut-être de me fournir des renseignements, même si, sur le point de prendre sa retraite, elle voudra probablement éviter un scandale. Nous avons besoin de davantage de témoignages. J’ai le numéro d’Angela et lui envoie un message par WhatsApp. Je n’ai pas été en contact avec elle depuis des années.

“Salut Angela, je suis la mère de Camille. J’espère que tu vas bien. J’aimerais te parler d’un incident qui, je crois, t’es arrivé il y a plus de dix ans, tu sais, à la Permanence de X. Moi aussi, j’y ai vécu quelque chose. Accepterais-tu de m’en parler ?” Plus tard, au téléphone elle m’avoue qu’elle a hésité à répondre.

“Ça fait si longtemps. J’ai mis l’histoire aux oubliettes”, dit-elle. Je lui parle du nouvel incident de Lucie. Angela se lance :

“Je n’allais pas bien à l’époque, j’entrais et sortais de cette clinique. Une fois, j’ai été reçue par un urologue. Je suis sûr de sa spécialité car je me souviens avoir pensé que c’était une bonne chose puisque je souffrais souvent de cystite. Le médecin m’a demandé d’enlever mon t-shirt et de retirer mon soutien-gorge. Je me souviens d’avoir été surprise par sa demande mais de l’avoir exécutée stoïquement, sans aucune objection. Il a touché mes seins. Tout au long je savais que ce qu’il faisait n’avait rien à voir avec un examen médical.”

Angela me dit qu’elle est engagée dans la promotion des droits des femmes. Elle mentionne qu’elle était impliquée dans l’organisation de la récente grève des femmes en Suisse. Nous évoquons le mouvement #MeToo, l’élan égalitaire.

“Ne ratons pas cette vague”, déclare finalement Angela, “Assez de silence. Nous ne sommes pas seules. Si ça nous est arrivé, c’est qu’il doit y avoir beaucoup plus de femmes concernées.”

Je m’assois et j’écris notre histoire.

****

Harcelé.e.x.s par ton médecin?

As-tu été victime de harcèlement sexuel de la part de ton médecin ? Souhaites-tu partager ton témoignage ? Ecris nous!

harceleeparmonmedecin@gmail.com

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